Musique gnaoua du Maroc: la transe de la rédemption
Le 12 décembre 2019, un des héritages patrimoniaux nord-africains les plus importants s’inscrivait au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Il s’agit de la musique gnaoua du Maroc, tradition perpétuée par les descendants d’anciens esclaves originaires de l’Afrique au sud du Sahara. Cette inscription du royaume dans les registres de l’UNESCO est une grande fierté pour les Marocains et un baume pour l’histoire de la communauté gnaoua, issue de siècles d’esclavage.
J’entretiens un lien très particulier avec cette communauté. D’abord, parce que, pendant mon enfance, on m’a toujours dis que les Gnaoua étaient des magiciens, des sorciers qu’il fallait éviter de regarder dans les yeux! Bien des années plus tard, j’allais découvrir qu’au contraire, les Gnaoua sont porteurs d’une musique rituelle dont la principale fonction, est la guérison.
Dans cet article, je vous parle de ma petite histoire avec la musique gnaoua, la culture de cette communauté en plus de livrer des informations sur les visites à faire au Maroc, pour en savoir plus sur les gnaouas.

Comment s’est développé l’art gnaoua ou gnawa?
Après y avoir été lors d’une escapade, j’ai décidé en 2005 de m’installer à Essaouira pour quelques années. Cette mignonne ville marocaine sur la côte atlantique m’avait laissé une impression inoubliable: Essaouira a quelque chose d’apaisant et de mystérieux et j’allais y habiter plusieurs années.
Je ne suis pas la seule a avoir été captivée par la beauté de la ville. En visitant Essaouira, on comprend rapidement pourquoi plusieurs peuples y ont fait des escales prolongées! les Portugais, les commerçants Juifs, les Amazighes et les esclaves Subsahariens. Ces derniers y ont trouvé le terrain idéal pour développer un art unique: la musique gnaoua, que j’allait avoir la chance de bien connaître, à Essaouira.
Le mot Gnaoua désigne à la fois les membres d’une communauté issue de l’histoire de l’esclavage en Afrique du Nord, une tradition musicale, et un ensemble de rites thérapeutiques liés à la transe induite par la musique. Les Gnaouas s’inspirent donc autant des rituels africains reliés à leurs origines -notamment le culte de possession-, que du culte des saints patrons vénérés au Maroc, comme Moulay Brahim de Marrakech, ou Moulay Abdellah Ben Hussain de Tamesloht envers lesquels nombre de marocain font des pélerinages.
Les Gnaoua se produisent lors de veillées musicales où les invités se soignent par la transe. Ces soirées appelées la Lila, «la soirée» en arabe, durent une nuit entière, parfois trois ou sept soirs consécutifs.
Durant la lila gnaoua au Maroc, les musiciens jouent un répertoire musical composé de sept parties, chacune associée à une couleur et à un tempo particulier. On retrouve ainsi la musique de Lalla Maymouna, représentée par le noir, celle de El Bacha Hammou, associée au rouge, ou encore Sidi Moussa, maître des océans, représenté par la couleur bleue. Ce qui attire l’attention, ce sont les similitudes de ces représentations avec certaines pratiques ouest-africaines, notamment chez les Yorouba.
Cette musique est jouée toute une nuit, pendant laquelle musiciens et adeptes dansent sur les rythmes gnaouas jusqu’au matin, dans un cadre rituel structuré par des signes symboliques – encens, tissus de couleurs, offrandes – qui accompagnent l’entrée en transe et le processus de soulagement des maux et des difficultés.
Les instruments gnaouas
Si on n’a pas tous la chance d’être conviés à une Lila, il suffit de flâner dans les ruelles des médinas d’Essaouira, de Marrakech ou de Rabat pour croiser un de ces magiciens de la musique.
Ils sont là au coin d’une ruelle, grattant leur luth typique de la musique gnaoua: le guembri, instrument à cordes au timbre grave, qui sert également comme instrument de percussion.

Le guembri constitue l’élément de base de la musique gnaoua du Maroc. Il est accompagné d’un tambour appelé tbel, et de castagnettes métalliques typiques de la musique gnaoua, appellées qraqeb.
Dans la mémoire orale du Gnaoua, le son métallique et répétitif des qraqeb rappelle le bruit des chaînes portées par les esclaves arrachés à leurs terres natales.
Quant au guembri, il appartient à une large famille d’instruments africains à percussion. On le considère comme un cousin du ngoni ou du xalam, instruments utilisés par les Griots ouest-africains.
Le guembri est joué par le Maâlem, maître musicien gnaoua, qui dirige le déroulement de la transe, mais tout le rite se fait sous la supervision de la Moqaddema, « chamane » chargée de reconnaître les états de possession et d’accompagner les participants.
C’est un système complexe qui vise à mener les adeptes à tomber en transe et se libérer des blocages physiques et psychologiques, et ainsi aider à la guérison de plusieurs maux. Mais comment une cérémonie aux apparences animistes, typique de l’Afrique subsaharienne, s’est-elle développé dans un pays musulman comme le Maroc?

Gnaoua: un peu d’histoire marocaine et d’esclavage
À quelques kilomètres de Merzouga, dans la région du Tafilalt, se trouvent les vestiges de Sijilmassa, une grande cité médiévale fondée au 8e siècle. Implantée dans une oasis, Sijilmassa fut pendant plusieurs siècles l’un des principaux centres commerciaux du sud du Maroc.
La ville jouait un rôle central dans les échanges transsahariens. Des caravanes venues d’Afrique subsaharienne y transitaient en permanence, et on y échangeait de l’or, du sel, de l’ivoire, et des êtres humains réduits en esclavage.
Des hommes et des femmes originaires de régions correspondant aujourd’hui au Sénégal, à la Guinée ou au Soudan passaient par Sijilmassa avant d’être redistribués vers d’autres régions du Maroc, ou de poursuivre leur route vers l’Arabie. Ils étaient vendus sur place, affectés aux grandes demeures, aux terres agricoles, aux activités commerciales, ou intégrés aux cours des dignitaires.

Avec le développement des autres villes impériales, d’autres centres prennent de l’importance. C’est le cas de Marrakech, qui s’impose comme un pôle politique et économique. La ville abrite aussi un marché aux esclaves, actif jusque tard dans le 19e siècle.
Plus au nord, Meknès connaît une autre concentration d’esclaves sous le règne de Moulay Ismaïl, au 17e. Le sultan y organise une armée composée en grande partie d’esclaves noirs: les Abid al-Bukhari. Ces soldats jouent un important rôle militaire et forment une armée redoutable et puissante.
Sur la façade atlantique, à Essaouira, des esclaves noirs sont employés dès le 18e siècle à la construction de la ville et de ses remparts. Par la suite, les descendants d’esclaves noirs forment une communautés gnaoua bien identifiée.
Vers les 18e et le 19e siècles, l’Angleterre et la France abolissaient l’esclavage et plusieurs pays leur emboitent le pas, dont le Maroc. Les esclaves en servitude dans les grandes demeures marocaines ou employés dans les champs et les mines commencent s’affranchir et à se rassembler en petites communautés.
On les retrouve dans le Sud, notamment à Khamlia et dans la vallée du Drâa autour de Zagora, mais aussi dans les grandes villes impériales comme Marrakech, Meknès et Fès, ainsi que dans les ports atlantiques, en particulier à Essaouira.
| Dans un pays musulman comme le Maroc, il est interdit qu’un musulman réduise un autre musulman en esclavage. Jusqu’au 19e siècle, les populations capturées ne sont donc pas considérées comme musulmanes à leur arrivée (El Hamel, le Maroc noir, 2013). Elles conservent leurs religions d’origine, issues des traditions spirituelles africaines. À partir du 19e siècle, avec le recul progressif de l’esclavage, les esclaves du Maroc nouvellement affranchis, se regroupent autour de lieux religieux comme les zaouïas: espaces qui deviendront des lieux d’intégration sociale. C’est dans ce cadre que s’opère un processus de syncrétisme. Les pratiques de possession héritées d’Afrique subsaharienne ne disparaissent pas, mais sont recyclées au contact de l’islam populaire marocain et du culte des saints patrons. Les rites sont « islamisés » et les cérémonies s’inspirent de musiques confrériques telles que les Issaoua et les Jilala. |

D’esclaves à maîtres de la musique gnaoua
Caractérisée par ses sonorités africaines, les paroles de la musique gnaoua mêlent arabe, amazigh et langages sahéliens pour chanter la souffrance de la période d’esclavage, et raconter l’apaisement trouvé dans le spiritualisme, tout comme le Condomblé brésilien ou la Santeria cubaine. Les chants, scandés au rythme du guembri et des qraqeb, accompagnent la cérémonie rituelle de la Lila, au cours de laquelle la musique soutient la transe et les processus de guérison, transmis oralement au sein des communautés gnaoua depuis plusieurs générations.
Parce qu’elles sont portées par des communautés héritières de l’esclavage, les pratiques gnaoua s’inscrivent longtemps dans des espaces sociaux périphériques, loin des centres de pouvoir religieux et politique.

Les pratiques gnaoua se déroulent longtemps hors des lieux religieux officiels, dans des maisons privées et des cercles communautaires, à l’écart des espaces de pouvoir religieux et politique. Mais aujour’hui, la musique gnaoua est désormais reconnue, même à l’extérieur du Maroc. De nombreux artistes de renommée mondiale sont issus de la confrérie et l’ont fait connaître en se produisant en spectacles et en organisant des festivals à travers le globe.
Des noms comme Mâalem Mahmoud Guinia, Mâalem Abdelkebir Merchane ou Mâalem Hamid El Kasri ont ainsi sorti la musique gnaoua du Maroc de la marginalité vers le grand jour.
Où en apprendre davantage sur les Gnaouas du Maroc?
Aujourd’hui, le Festival gnaoua et Musiques du monde célèbre à Essaouira chaque mois de juin l’histoire et la culture des Gnaoua et des musiques issues de l’esclavage, que ce soit en Afrique ou ailleurs au monde.
Hors festival, il est possible d’assister à des concerts Gnaoua dans certains restaurants ou riads d’Essaouira, en particulier en fin de journée. Dans les ruelles de la médina, des musiciens jouent parfois de façon plus spontanée.
À Marrakech, plusieurs troupes Gnaoua du Maroc se produisent chaque soir sur la place Jamaâ El Fna, où leurs chants, leurs danses et leurs percussions attirent les visiteurs. C’est un autre registre avec l’énergie de la rue.
D’autres festivals gnaoua comme Mawazine à Rabat ou Tanjazz à Tanger intègrent ponctuellement des performances Gnaoua dans leur programmation.
Rencontrer les Gnaouas à Merzouga
À une dizaine de kilomètres de Merzouga, le petit village de Khamlia vit au rythme de la musique Gnaoua, incontournable de la région. Plusieurs familles originaires d’Afrique subsaharienne y perpétuent cette tradition héritée de l’esclavage, transmise oralement et musicalement de génération en génération.

Le groupe Gnaoua Bambara, aussi appelé Pigeons du Sable, joue pour les voyageurs de passage. Les représentations ont lieu dans leur espace communautaire, appelé Dar Gnaoua, qui accueille les touristes. Chaque été, vers la mi-août, le village organise également un festival local consacré à la musique Gnaoua.
Un peu plus loin, dans la vallée du Todgha, les Gnaoua de Lalla Mimouna se réunissent chaque printemps pour un pèlerinage rituel, accompagné de chants et de danses. Leurs percussions résonnent dans un décor encore plus rural et intime.
Comprendre la dimension culturelle, historique et spirituelle de la culture Gnaoua
À Essaouira, les Gnaouas se réunissent à la Zaouïa de Sidna Bilal, un sanctuaire érigé sur un terrain autrefois offert par une famille souirie. C’est là que se tiennent les rassemblements tels que les veillées (lilas) et les autres événements spirituels propres à la communauté. Le lieu n’est pas très connu du tourisme, mais accueille les visiteurs de tous les horizons.

À Marrakech, le Musée Dar Gnaoua, inauguré en 2024, propose une approche plus pédagogique. On y découvre les origines de cette culture, ses liens avec la spiritualité, les instruments rituels, les rôles des maâlems, les objets symboliques, les costumes. C’est une excellente porte d’entrée pour comprendre l’univers gnaoua dans ses dimensions musicale, sociale et mystique!
Pour écouter une sélection de musique gnaoua du Maroc et vous imprégner de ses rythmes, voici ma liste de lecture sur Deezer. Pour en apprendre davantage sur cette culture et mes recherches sur le sujet, suivez-moi sur Instagram grâce à mon compte dédié à la culture gnaoua: Voie transe.
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